« Le monde ne va pas si mal » par Éric Yung


Le flot de mauvaises nouvelles ne cesse d’alimenter notre vision pessimiste de la société et nous fait craindre, si l’on en croit les très nombreux sondages réalisés ces dernières semaines par les instituts d’opinion que le monde de demain serait apocalyptique. Il est incontestable que nombreux sont les événements qui contribuent à ce sentiment largement partagé par les Français et les Françaises. Cependant, il convient de noter que la France -et selon les études sociologiques les plus sérieuses – est le pays du monde où ses habitants sont les plus défaitistes ; nous sommes, en effet, 3 % seulement à croire en un avenir meilleur. Des réalités sont indéniables : une crise énergétique est bien en train de s’installer, le réchauffement climatique est un constat scientifique, la montée, un peu partout dans le monde et en particulier en Europe, du néofascisme -un vocable que certains observateurs politiques n’osent pas prononcer, préfèrant employer le mot « populisme » – est inquiétante, les conséquences de l’économie mondialisée effraient bon nombre d’entre nous, la violence préoccupe aussi la grande majorité des honnêtes gens et l’annonce répétée par des démographes, sociologues, philosophes et autres intellectuels de la fin de notre civilisation ajoute un peu plus d’angoisse à ce qui serait donc un gigantesque malaise contemporain. Pourtant, si l’on refuse à être emporté par ce sentiment selon lequel « tout va mal  », que l’on ose se détacher du « ressenti » alimenté par une presse – puisque c’est sa fonction – qui nous informe à tous les moments de la journée des catastrophes, des guerres, des crimes, des crises politiques et économiques de la planète, que l’on croit à ce qu’il est convenu, d’appeler le « progrès », héritage du siècle des Lumières, et aux bénéfices apportés par la science, alors on constate que le monde ne va pas aussi mal que nous le supposons. Examinons les choses avec pragmatisme, portons sur elles un regard factuel et authentique. Ainsi, si l’on se réfère au passionnant ouvrage de Steven Pinker, titré « Le triomphe des Lumières », ce brillant psychologue, linguiste, anthropologue, philosophe et universitaire, qui relate avec rigueur et précisions les événements qui se sont déroulés en Occident depuis plusieurs siècles, nous pouvons affirmer que nous avons d’excellentes raisons d’être heureux ; enfin plus heureux que la morosité ambiante nous l’impose. En effet, ce savant nous démontre, preuves scientifiques à l’appui, que la vie d’aujourd’hui est bien plus sûre et beaucoup plus douce que celle d’hier. Pourtant, la nostalgie aidant, nous avons tous plus ou moins tendance à vanter les vertus et les bienfaits du passé. Pour s’en convaincre il suffit d’écouter les conversations des uns et des autres et lire les opinions laissées sur les réseaux sociaux.
Il ne s’agit pas de nier les réalités. Non, pas du tout. Le réchauffement climatique en est une. Mais attention ! Prenons soin de ne pas présumer que tel ou tel dérèglement annoncé est désormais inéluctable car cela signifierait que les actions entreprises pour enrayer les phénomènes indésirables seraient inutiles. Voici un des messages que tente de nous faire comprendre Steven Pinker. Les faits constatés par le savant, et rien qu’eux, peuvent requinquer le moral de tous ceux et celles acquis au fatalisme. La situation actuelle de notre société laisse place, cependant, à de grands espoirs en l’avenir. Soyons donc un peu joyeux. Ainsi, jamais, dans l’histoire de l’humanité la pauvreté – et cela va contre les idées reçues – n’a été aussi basse ; aujourd’hui dans le monde et ce depuis trente ans, ce sont, chaque jour, 137 000 personnes qui sortent du cercle terrible de l’impécuniosité. Le niveau de vie (dont celui des Français) n’a jamais été aussi élevé depuis 1950. Prenons le terrorisme, et même si un raisonnement en termes statistiques peut paraître cynique puisqu’il n’ôte rien à la barbarie des assassins et à la douleur des familles de victimes, on ne peut que constater, chiffres à l’appui, que de nos jours les actes terroristes sont moins nombreux que ceux commis dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Prenons un autre sujet : de 1900 à 2000 l’espérance de vie moyenne en France a augmenté de 65%. Un progrès attesté par l’ONU et qui est dû, bien sûr, à l’évolution des soins, aux exigences sanitaires mais aussi à des raisons purement sociales telles que la diminution du temps de travail, les congés payés, l’allègement de la pénibilité du travail etc. Depuis plusieurs décennies, l’espérance de vie générale a augmenté et continue d’augmenter, hormis durant l’année 2012 qui a vu celle-ci stagner. En 2017, l’âge moyen d’une femme est de 85,3 et la longévité d’un homme est actuellement (toujours en moyenne) de
79,5 ans. Les progrès de la médecine sont, bien entendu, pour beaucoup dans l’allongement de nos existences. Et c’est là, encore, un bienfait du progrès. Les campagnes de vaccinations ont beaucoup contribué à cette progression positive. Pourtant, aujourd’hui, la vaccination semble être remise en cause… Sans prendre parti dans le débat qui anime ce sujet polémique il faut, tout de même, se rappeler que la poliomyélite a été un fléau mondial. C’est une campagne de vaccination globale qui a quasi-éradiqué (à 99 %, chiffre de l’Organisation Mondiale de la Santé rendu publique en 2005) cette grave maladie enfantine. Lorsque le vaccin a été mis au point on était bien loin de la contestation de ses vertus. Il faut se souvenir que les populations européennes ont fêté dans la liesse générale l’annonce publique d’une possible fin de l’épidémie poliomyélite. Les cloches des églises ont sonné, les gens sont descendus dans la rue, ont dansé sur les places pour célébrer ce qui a été alors un immense espoir. N’oublions pas que la variole, autre fléau mondial, a fait entre 300 et 500 millions de morts et que c’est aussi la vaccination qui a mis fin à cette hécatombe. Mais, la mémoire collective est courte ! Ces rapides exemples qui ont nourri ce billet ne valent que pour démontrer s’il en est besoin, que le monde d’aujourd’hui, quoique l’on en croit, est sans doute plus confortable que celui d’hier. Le passé, l’avenir ? « Si l’on ne reconnaît pas ce qui s’est effectivement amélioré alors nous ne saurons pas apprécier les idéaux et les valeurs qui tiennent le plus de promesses pour l’avenir » a écrit dans son dernier livre Steven Pinker. Ces mots sont plein de sagesse et, en ce temps où le vague à l ’âme l’emporte sur l’espoir, il nous faut, peut-être, les partager.

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