Le Billet d’humeur par Éric Yung

Le spleen d’un éditeur provincial
Parlons d’un sujet que beaucoup (enfin, peut-être) estimeront accessoire : la littérature et surtout l’édition en province. S’il est vrai que les difficultés, de plus en plus importantes, rencontrées par quelques aventuriers qui se sont lancés à la conquête du marché du livre ne bouleversera pas la vie quotidienne de très nombreux français et françaises, il n’en demeure pas moins que ces utopistes, farfadets du monde désenchanté de l’édition et pourtant éternellement amoureux des belles lettres -et quel qu’en soit le genre- s’entêtent à croire que la littérature est, certes, « parfaitement inutile mais que sa seule utilité est qu’elle aide à vivre » (Claude Roy). Voilà pourquoi, partout en France, ici et là, du nord au sud et de l’ouest à l’est, naissent, dans l’enthousiasme de leurs fondateurs, des maisons d’édition. Elles se donnent toutes pour mission de découvrir tel ou tel talent d’auteur, de soutenir tel ou tel ouvrage et leurs promoteurs estiment, sur fond de battements de cœur, qu’ils doivent se battre parce que ces écrivains et leurs livres inconnus sont dignes d’être révélés au grand public. La grande majorité des petits éditeurs sont en mission permanente. Ils font de leur métier une sorte de sacerdoce fondé sur la transmission à leurs contemporains des choses de la vie et ce, à travers les pages des ouvrages qu’ils publient. Et alors, vous dites-vous peut-être ? Eh bien cela mérite d’être souligné ! Dans nos sociétés si conformistes, si égrisées et dans lesquelles le « politiquement correct » triomphant, a mis à bas la fantaisie, renié les différences, balayé le sens critique et aplani les altérités de la pensée, n’est-il pas essentiel de défendre les arts et la littérature en particulier, ces derniers bastions qui protègent, encore un peu, l’imaginaire, le désordre et la résistance, enfin la création ? Ce n’est pas par hasard que le livre est un fléau pour les dictatures. Alors, faire fi de la littérature, et d’une façon plus générale des livres, c’est accepter d’appartenir à un troupeau qui, pareil aux moutons, se jette sans réfléchir dans le vide d’un ravin. Ce court billet, dit « d’humeur » est, sans aucun doute, décalé au regard de ce qu’il est convenu d’appeler l’actualité ; mais aujourd’hui, on s’en moque un peu. Il est grand temps, en effet, de parler de sujets a priori futiles et, pourquoi pas, frivoles. Ce papier a été inspiré par l’appel, presque désespéré, de Christophe Matho, le « big boss » du Petit Blaisois, du Petit Solognot et du Petit Berrichon et, par ailleurs, fondateur et directeur des éditions Marivole. Il vient de publier un roman signé Michel Philippo et titré « Le crépuscule des ronces ». Ainsi, sur l’un des réseaux sociaux, démuni pour faire connaître ce qui est, à ses yeux, « un bon roman d’écriture blanche » parce qu’un éditeur du Loir-et-Cher « n’a pas la chance d’être introduit dans le cercle germanopratin (de Saint-Germain-des-Près, territoire snob et parisien des éditeurs nationaux) et que, ajoute-t-il, « peu de grands critiques condescendront à sortir de « galligraseuil » (les éditions Gallimard, Grasset et le Seuil) pour lire la production d’un petit éditeur de province », Christophe Matho, désolé par la réalité de son constat, lance une sorte de « S.O.S » aux professionnels du livre car, écrit-il, « notre seul espoir de faire découvrir ce roman repose sur quelques libraires passionnés, qui apprécient ce type de littérature et tenteront de partager leur découverte avec les lecteurs ». Un appel comme celui-ci peut paraître spécieux, inane, inutile et peut-être même importun. Il peut aussi, légitimement, être considéré comme une sorte de publicité détournée compte tenu que l’auteur de ce cri d’alarme est le patron de ce journal. Faites-nous, chers lecteurs et lectrices, l’honneur de croire qu’il n’en est rien. En réalité cet article est la reprise d’une expression publique d’un de ses très nombreux éditeurs dénonçant son impuissance face aux mastodontes parisiens du monde de l’édition et de leurs distributeurs et, aujourd’hui, de l’industrie du livre aiguillonnée par les grandes plateformes Internet. Tous ceux-là, avec quelquefois la complicité des critiques, n’ont qu’une seule préoccupation : faire disparaître, en les absorbant, ces « petits » éditeurs qui se raidissent lorsqu’ils entendent le mot « marché », qui osent, malgré les tracas financiers que cela leur coûte, préférer la qualité d’un texte et privilégier la naissance d’une belle histoire plutôt que de faire fabriquer (comme le font couramment les maisons d’éditions d’Outre-Atlantique et, à quelques exceptions près, les éditeurs français) par des ateliers d’écriture et selon des règles de marketing des livres qui, à coup sûr, se vendront. Il faut donc considérer cet appel au secours comme l’extériorisation passionnée d’un homme qui hurle son amour de la transmission des savoirs, qui prône l’esthétique d’un texte et qui aime partager, par les mots, des petits bonheurs qui réjouissent les âmes et offre du rêve à autrui. Ces éditeurs-là veulent donner aux lectrices et lecteurs habituels et, peut-être surtout, à celles et ceux qui lisent peu ou jamais l’envie d’ouvrir un livre et ainsi donner du sens à l’expression « se laisser emporter par un récit ». A l’heure où l’été nous donne rendez-vous, où les familles ont la chance de partir de chez elles pour flâner au bord de la mer, s’oxygéner sur les hauteurs des chaînes montagnardes ou musarder dans la campagne, il sera bon de mettre dans les bagages des clés de nos évasions imaginaires, c’est à dire quelques livres. Et qu’importe si les ouvrages choisis appartiennent aux « classiques », aux romans contemporains, historiques, de science-fiction, qu’ils soient des documents, des recueils de nouvelles ou des bandes dessinées ! L’humeur est aujourd’hui ensoleillée et le restera le temps ou un « petit » éditeur de province vous invitera à découvrir un bouquin à l’ombre d’un chêne, sur le sable, près de l’eau ou près d’une cheminée de chalet.

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