Aux armes, citoyens ? par Eric Yung


Faut-il armer ou pas les policiers municipaux ? Un rapport rédigé à la demande du ministre de l’intérieur, remis au Premier ministre le 11 septembre dernier et signé par les députés Alice Thourot et Jean-Michel Fauvergue (un ancien patron du R.A.I.D), relance un débat national récurrent, toujours houleux tant les antagonismes qu’il engendre cristallisent les passions politiques et citoyennes. Cette question des armes pour les policiers municipaux n’est pas nouvelle, loin de là. Le passé démontre que les polices municipales ont eu et ont encore, selon ses partisans ou ses détracteurs, une existence chaotique. Cela s’explique au regard du passé et des soubresauts de l’Histoire. En fonction de circonstances politiques, des craintes de certains gouvernants face aux soulèvements populaires, des réformes administratives et judiciaires successives et de quelques bavures, les polices municipales naissent et disparaissent au rythme d’un balancier de métronome. Pour s’en convaincre il suffit de s’intéresser aux métamorphoses quasi-permanentes de la police française et ce, de Louis-Philippe 1er (1773-1850) à nos jours. Durant cette époque, la tendance politique générale a été d’étatiser les polices municipales. Il en a été ainsi en 1884 où une loi a modifié les attributions des polices municipales pour leur laisser seulement des fonctions administratives. Dans les années 1900 à Marseille, à Toulon, à Nice, à Mulhouse, à Metz et dans les communes de la région parisienne, les polices municipales disparaissent au profit d’une étatisation. De 1934 à 1935, toutes les polices (à l’exception de la préfecture de police de Paris) furent placées sous la tutelle d’une « Sûreté Générale ; une réforme dont le but a été de « corriger les commandements, l’absence de coordination, la diversité des personnels, la disparité des status et des salaires, l’inégalité des budgets municipaux ». La volonté affichée de faire entrer dans les rangs de l’État les polices municipales s’exprima aussi en 1940 mais la seconde guerre mondiale mit fin au processus. Les polices municipales restaient alors ce qu’elles étaient. Mais, patatras ! Pour asseoir son autorité, par la loi du 23 avril 1941, le maréchal Pétain ordonne la création de la « police nationale » qui avale les polices municipales présentes dans les villes de plus de 10 000 habitants en intégrant tous ses personnels, exception faite -encore- des effectifs de la préfecture de police de Paris qui garde donc son statut particulier et ses nombreuses directions. Il a fallu, pour ébranler le socle de la vieille dame parisienne, que le Général de Gaulle fasse une grosse colère contre « les polices » de France. Il est vrai, qu’en 1966, un scandale éclate et éclabousse les institutions de la République. Un opposant politique marocain, Medhi Ben Barka, est enlevé par deux inspecteurs de police sur le boulevard St Germain le 26 octobre 1965. Le chef de l’Etat aurait tapé du poing sur la table en s’écriant « j’en ai marre de tous ces flics ! » Enfin, le dit-on. En tout cas la décision du Général a été prise à la suite de cette vilaine histoire: il n’y aura qu’une seule et unique police en France, la « police nationale ». Elle réunira, sous l’autorité du ministre de l’intérieur, la « Sécurité Nationale », la « Sécurité Publique », le « S.D.E.C.E » et la préfecture de police de Paris considéré alors de « police municipale ». Il n’est donc pas incongru, devant ce va-et-vient permanent des dirigeants politiques favorables un temps aux polices municipales et, en d’autres temps, adeptes d’une unique entité policière étatisée, de s’interroger d’abord sur la nécessaire existence des polices municipales pour -et seulement ensuite- savoir si les policiers municipaux doivent être, selon le terme du rapport, « obligatoirement armés ». D’ailleurs, ce fameux rapport, à quoi sert-il ? Là encore, la question n’est pas importune. En effet, si l’on se réfère aux données statistiques officielles de 2016, 84 % des effectifs de police municipale sont déjà équipés d’une arme (de la bombe lacrymogène, au revolver de calibre 38), 44 % de ses effectifs sont eux dotés d’une arme à feu et 1804 agents des polices municipales ont, dans leur équipement, un pistolet à impulsion électrique. Ce constat chiffré n’est-il pas de mauvais augure ? Ne peut-on pas imaginer que le dernier rapport remis au Premier ministre il y a quelques jours et qui concerne à la fois l’armement « obligatoire » et la réorganisation des polices municipales qui sont, cela est incontestable, devant de nouveaux défis sécuritaires et en particulier en matière de protection anti-terroriste, soit seulement « un machin » censé calmer les esprits échauffés des policiers français ? Ce nouveau débat ressemble tellement à ceux qui ont eu lieu dans le passé ! Chacun le sait : en politique, sur des sujets aussi sensibles et propices aux querelles parlementaires, associatives et d’une façon générale, citoyennes, il est « toujours urgent de ne rien faire ».

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