Conte de Noël – La défaillance du Père Noël

L’hiver avait figé le village tout entier pour une longue léthargie. Une bise âpre et rugueuse pétrifiait l’eau de la fontaine ; de longues stalactites de glace translucide agrémentaient les chéneaux des vieilles fermes plusieurs fois centenaires. Les petites rues étaient autant de miroirs où se reflétait l’austère clocher comtois. Les enfants, tout l’après-midi, s’étaient grisés de glissades vertigineuses sur ces pistes improvisées.
Le bourg était silencieux, la messe de minuit terminée depuis un bon quart d’heure. Les fidèles, après s’être congratulés, avaient regagné la chaleur rassurante de leurs maisons. On s’apprêtait à réveillonner, richement parfois, quelquefois d’un frugal repas, mais toujours avec ce rayonnant souci de bien fêter la naissance de Jésus.
Jean Bécoulet, comme à son habitude, avait vérifié que le clapier et le poulailler étaient soigneusement fermés ; il fallait songer à maître Goupil, le renard, qui lui aussi, talonné par la faim, devait songer au moyen de marquer la naissance divine par quelques chapardages.
Jean s’apprêtait à rentrer dans sa cuisine accueillante et rustique lorsque son attention fut mise en éveil par le raclement d’un pas sur le haut de la rue. Une silhouette sombre se détachait sur la blancheur immaculée des vergers qu’éclairait une lune pâle. Jean, intrigué, vit cette fantomatique apparition progresser avec précaution sur le verglas. Bientôt, la silhouette se fit plus précise, un capuchon, un long manteau rouge, une hotte, une canne à la main, Jean comprit immédiatement qu’il s’agissait du Père Noël qui comme chaque année faisait la tournée du village, de maison en maison où petits et grands l’attendaient.
Jean Bécoulet, célibataire aimable, homme serviable, toujours prêts à venir en aide à ses concitoyens, interpella chaleureusement le bon vieillard à l’allure de patriarche.
« Hé, Père Noël, une petite goutte ne se refuse pas avec ce froid de canard, entrez donc !
– Salut Jean, volontiers !.… bien que le père Desfrasne m’ait déjà fait goûter sa prune, j’ai bu également un p’tit coup chez Courgey, chez Faivre et chez Legrand ; il me reste encore pas mal de maison « à faire », chez Roy, chez Taillard, chez Pourchet… »
Le Père Noël, avec difficulté, fit glisser les bretelles de sa hotte le long de ses bras, avec délicatesse il la déposa dans la véranda de Jean, sans avoir oublié, au préalable, de longuement taper ses pieds contre le mur de la maison afin d’en faire tomber la neige.
Les deux hommes pénétrèrent dans la cuisine où un bon feu de bois chantait gaiement dans la cuisinière. Une bonne odeur de soupe paysanne et de viande fumée attestait cet art de vivre des gens du plateau, qui hélas, se perd peu à peu dans notre société moderne où l’on consomme, certes, mais où l’on ne sait plus ni savourer ni apprécier les saines nourritures d’antan.
« Asseyez-vous Père Noël !
– Merci Jean ! »
Le retraité et le vieillard, comme de vieux amis qu’ils étaient, discutèrent à bâton rompu de chose et d’autre ; des enfants du village, polis et bien élevés comme on sait encore l’être dans nos campagnes. Ils passèrent en revue le départ vers leur ultime demeure de tel et tel ancien pour un repos souvent bien mérité ; des « nouveaux lotissements » qui semblaient se plaire au village, de la maladie de l’Adrienne ou du Jérôme… tout cela arrosé à maintes reprises de l’excellente eau-de-vie de Jean.
Soudainement en souci, le Père Noël, consultant l’horloge, décida qu’il fallait tout de même songer à finir sa tournée ; la voix pâteuse, le pas mal assuré, le brave vieillard eut quelques difficultés pour se lever et passer le seuil de la porte. Jean, un peu inquiet, le suivait de près, il l’aida à remettre sa hotte sur son dos, ce ne fut pas chose facile ! Après avoir salué une dernière fois son « céleste » visiteur du pas de sa porte, il suivit la progression laborieuse de son hôte. Il le vit glisser, se reprendre péniblement, partir de nouveau les bras ouverts, laissant échapper sa canne, traverser la rue en une glissade improvisée, buter sur le muret de la maison voisine et basculer dans le jardin en contrebas !
Le Père Noël, allongé de tout son long, les bras en croix, le nez dans la neige, ne bougeait plus !
Jean, le cœur affolé, les tempes en feu, sans prendre le temps de chausser ses sabots, courut en pantoufles jusqu’au vieil homme, qui, tout de même donnait des signes évidents de vie, ronchonnant dans sa barbe, jurant en patois et faisant de louables mais vains efforts pour se relever.
À moitié rassuré, Jean, après avoir constaté qu’aucune fracture ne semblait affecter le bon vieux, l’aida à se remettre debout, le traîna littéralement jusque chez lui, l’encourageant de paroles réconfortantes et amicales. Quelques instants plus tard, le Père Noël, couché sur le canapé de Jean, ronflait comme un sonneur !
Enfin pleinement rassuré mais bien « émeillé », Jean, les poings sur les hanches, l’ébauche d’un sourire aux lèvres, réfléchissait en observant le Bonhomme Noël. Il décida que le plus sage était de laisser le bon grand-père récupérer ses forces au chaud, bien installé sur le canapé.
Après avoir couvert le corps massif du dormeur d’une épaisse couverture de laine, il décida d’aller lui-même se coucher. On aviserait demain matin !
Jean, optimiste, la prune aidant, ne fut pas long à s’endormir. Par habitude, l’aube le réveilla quelques heures plus tard. Avec la joie des cœurs purs des enfants, il se leva en hâte, se demandant s’il n’avait pas rêvé ! Dès qu’il entra dans la cuisine, il comprit que ce n’était pas le cas. Si le Père Noël, après un repos, certes trop court, mais combien salvateur, était reparti courageusement reprendre vaille que vaille sa tournée, la bouteille de prune était toujours sur la table ainsi que les deux verres, et, preuve irréfutable et tangible, il trouva dans ses sabots une boîte de chocolats qui attestait, si besoin était, le passage du père Noël !

Gérard Bardon

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