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Billet d’humeur d’Éric Yung

Une certaine ineptie médiatique

Lorsqu’on suit les nouvelles au jour le jour on repère, assez vite, que la presse nationale prend, à quelques exceptions près, de moins en moins de recul face à ce qu’elle publie. En réalité, elle confond, plus ou moins sciemment, la communication et l’information. Ainsi, un lecteur, un auditeur ou un téléspectateur attentif peut remarquer que les médias sont aujourd’hui les relais des vérités affirmées par les ministères, les administrations et les lobbys oubliant que tout axiome est, par essence, contestable. La naïveté en la matière n’a pas sa place : toute décision « politique » (vocable pris ici dans son sens étymologique) d’ampleur nationale, a besoin, pour être acceptée, d’un soutien populaire ; or, celui-ci, se construit à travers ce que l’on aimerait appeler « l’éclairage » de la presse qui n’est, en réalité et par les dérives médiatiques que l’on connaît, qu’un pouvoir d’influence au service d’un ou des pouvoirs en place. D’ailleurs, la médiasphère se complaît –enfin, le dirait-on- à croire à une vérité énoncée par Kleist, un philosophe et écrivain allemand (1777-1811), selon laquelle « le journalisme français est l’art de faire croire au peuple ce que le gouvernement juge opportun de lui faire admettre ». Une vérité historique qui est – hélas ! –toujours effective. Si l’on se réfère aux nombreux sondages et études sociologiques effectués sur ce sujet les citoyens français rêvent d’une presse indépendante de la finance (ce qui n’est plus possible aujourd’hui) et qui, surtout, serait nourrie par des informations recherchées et non données par des entreprises de communication ou des services officiels. Une telle démarche journalistique est exigeante car elle demande un travail de fond basé sur la réflexion, la culture générale et l’Histoire, la vérification des faits et de leur pertinence. Est-ce le cas aujourd’hui ? On peut croire, bien sûr, que cette préoccupation thématique n’est qu’une billevesée intellectuelle. Ce n’est pas le cas. En effet, si demain, la presse cessait de reprendre, aveuglément, les idées énoncées par on ne sait quel cercle décisionnaire – et qu’importe qu’il soit issu d’intérêts particuliers ou d’état – on ne subirait plus les choix autoritaires des gouvernants qui sont, dans la plupart des cas, uniquement dictés par les pseudo-nécessités d’un moment ; cela permettrait aussi d’éviter certaines gabegies financières. Pour illustrer le propos il suffit de citer quelques exemples dont certains ne sont pas récents, preuves supplémentaires s’il en faut, que l’irresponsabilité des relais d’opinion ne sont pas sans conséquences. On nous parle avec raison de l’avenir de l’eau, élément essentiel de la vie. Or, il est, selon les scientifiques, en danger et pourrait venir à manquer. C’est déjà le cas en Afrique du Sud. Mais, comme le fait remarquer Erick Orsenna dans son ouvrage « Petit précis de la mondialisation » qui a obtenu, en 2009, le Prix Joseph Kessel, « l’enjeu essentiel pour l’avenir de l’eau » dont « l’accès à cette source vitale » peut engendrer (…) « une guerre mondiale de l’eau » et surtout sa distribution. Les autorités françaises, conscientes de ce terrible danger, ont mis en place des groupes de réflexions constitués d’experts. Tous, planchent, depuis longtemps déjà, sur des solutions possibles qui, à défaut d’enrayer le phénomène, retarderaient au plus loin dans le temps, ses conséquences. Une des propositions qui retient le plus l’attention est de repenser les constructions d’immeubles en doublant les distributions d’eau. C’est à dire qu’il faut, nous dit-on, mettre en place, systématiquement, dans toutes les maisons, appartements et bâtiments, deux circuits d’eau différents. L’un servirait à l’alimentation en eau potable, l’autre utiliserait les eaux usées nécessaires à toutes sortes de nettoyages (vaisselle, voitures etc.) et aux W.C. Cette solution « audacieuse » présentée comme « avant-gardiste » par quelques journaux a – c’est sa vertu- l’avantage d’être proposée. Mais c’est ignorer qu’en 1854, sous la houlette du préfet Haussmann, l’ingénieur Eugène Belgrand a déjà mis en place la séparation des eaux dans (par exemple) tous les bâtiments parisiens. Il a repensé entièrement la distribution en distinguant les « usages industriels et extérieurs » (« Les eaux de Paris » de P.Vassal. Ed. Graphein). D’un côté, les eaux de sources complétées par d’autres captages étaient attribuées aux maisons et, de l’autre, les eaux non potables récupérées dans la Seine et le canal de l’Ourcq devaient être utilisées pour la voierie, l’arrosage des espaces verts, le nettoyage des véhicules etc. Ces installations existent toujours mais n’ont jamais été exploitées. En effet, sous la pression de décisionnaires financiers soutenus par des hommes politiques, il a été considéré que l’entretien d’un tel réseau de distribution coûtait trop cher. Pour convaincre les Parisiens que ce nouvel accès à l’eau n’était pas souhaitable, la presse de l’époque, dans son ensemble, a repris les arguments des détracteurs de cette initiative et forgé, ainsi, l’opinion publique au renoncement de la modernité. Aujourd’hui, on reparle donc de reconstruire le même système et la presse se fait, de nouveau, le chantre enthousiaste de ce qu’elle croit être une nouveauté. Il en a été de même dans d’autres domaines. Dans les années soixante et soixante-dix les autorités gouvernementales et municipales ont prétendu, avec force, que les tramways n’étaient plus adaptés aux transports en commun : trop dangereux, trop coûteux, pas assez rentables. Alors, les « trams » ont disparu, les infrastructures ont été détruites sous les applaudissements des journalistes qui ont expliqué à leurs lecteurs que cette décision « exprimait, enfin, la volonté politique de réorganiser à son avantage les déplacements urbains ». Cinquante ans après, c’est à dire aujourd’hui, dans toutes les grandes villes (enfin, presque), des ouvriers s’affairent à reconstruire ce qui a été démoli et les médias se félicitent maintenant de telles initiatives qui améliorent le quotidien des citoyens. Allez comprendre ! La liste évoquant ces incohérences et gâchis financiers placés sous le regard toujours contradictoire et bienveillant de médias qui ignorent à outrance la culture du passé et qui, du coup, semblent, trop souvent, découvrir l’invention de l’eau chaude, serait bien longue à établir ici, dans les quelques lignes d’un « billet ». Les exemples de ce genre sont nombreux. Alors, une question se pose : que faire face à autant d’inepties ?
Eric Yung

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